samedi 18 février 2017

Parlez aux inconnus

Depuis que vous êtes tout petit, on vous dit certainement de ne jamais parler aux inconnus. Ne le dites pas à votre mère, mais je vais vous conseiller exactement le contraire.


Vous avez effectivement plus d'occasions de pratiquer les langues que vous ne le pensez. Il suffit simplement de savoir les saisir. Ce qui vous freine sûrement, c'est la peur. La peur du ridicule, la peur de se tromper, de dire des bêtises ou de déranger. Déjà, vous ne dérangerez personne. Au contraire, on est toujours flatté de voir qu'un étranger s'intéresse à sa langue. Pour le reste, la peur du ridicule n'importe pas lorsque vous vous adressez à un inconnu. Pourquoi se prendre la tête puisque, de toute façon, vous ne reverrez jamais cette personne ?

Deux petits exemples

L'année dernière, je suis allé à Amsterdam. Dans la rue, un couple de touristes m'a abordé, cigarette à la main, pour me demander du feu. En anglais. Puis l'homme s'est tourné vers sa femme pour lui dire quelque chose. En italien. Sans prendre le temps de réfléchir, je me suis immiscé dans leur conversation en ajoutant dans leur langue : "Mais vous êtes Italiens ? C'est cool ! J'adore l'Italie ! Vous venez d'où exactement ?". "De Pise", m'ont-ils répondu. Parfait, j'y étais allé quelques mois plus tôt. Et on a poursuivi en italien pendant quelques minutes. En se tutoyant. Le lien se créait. Curieux, ils avaient plein de questions à me poser : "Mais pourquoi t'apprends l'italien ? Et comment tu l'as appris ? Tu as visité quelles villes en Italie ? T'aimes quoi en Italie ?". Au moment de se dire ciao, ils m'ont tous les deux serré la main énergiquement, heureux de constater que la culture de leur pays pouvait avoir un tel rayonnement.


Autre contexte : Strasbourg. C'est le marché de Noël, des milliers de visiteurs parcourent les rues de la ville, si féerique à cette période de l'année. J'arrive à mon hôtel. Le réceptionniste est un homme d'une cinquantaine d'années à la mine renfrognée. D'emblée, il m'est antipathique. Et effectivement, le ton blasé qu'il emploie pour traiter ma réservation me donne raison. Je remarque un léger accent d'Europe de l'est mais n'y prête pas attention. Il semble plus intéressé par sa télévision que par ses clients. Je me penche donc légèrement afin de voir, moi aussi, ce qu'il y a de si passionnant sur cet écran derrière le comptoir. Une chaîne d'informations en continu. En russe. Alors, je fais fi de l'apparence hostile de l'employé et décide de me lancer dans cette langue. Je commence sobrement : "Vous êtes Russe ?Et là, le registre change du tout au tout. Il se met à me raconter sa vie en russe. Il vient de Russie, mais a quitté le pays pour la France quand il avait 21 ans. Là-bas, il faisait froid et ce n'était pas toujours facile. Il n'évoque pas les raisons précises, mais je sens que des souvenirs douloureux refont surface. Un rapide calcul mental me permet de faire coïncider son expatriation avec cette période sinistre de la Guerre Froide. A ma grande surprise, il détache le regard du téléviseur, me fixe dans les yeux, me sourit et me demande : "Et toi ? Tu viens d'où ?" Je m'empresse de lui répondre, toujours en russe : "Malheureusement, je ne parle pas très bien russe. Je ne parle pas souvent cette langue. Je travaille en Allemagne. J'habite à Francfort." Mes connaissances limitées de sa langue maternelle n'ont pas l'air de le gêner. Il reprend : "Tu es Allemand ? Tu fais quoi comme travail ?Wow, cet intérêt soudain ! Je ne m'y attendais pas. "Non, je suis Français. Je vis juste en Allemagne. Je suis manager en marketing. C'est ma première fois à Strasbourg, la ville est jolie.On continue notre bref échange dans la sublime langue de Pouchkine. Puis, nous revenons au français et bizarrement au vouvoiement.


Finalement, peut-être qu'il ne faut pas toujours écouter sa mère...

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