mercredi 22 février 2017

Toute langue est fasciste

Pourquoi les Allemands sont-ils les derniers à rire au Parlement européen ? Parce qu'ils n'ont aucun sens de l'humour et qu'ils doivent attendre que la vague d'éclats de rire déferle sur l'assemblée avant de s'y plier eux aussi, simplement par convention ? J'accepte cette réponse.


Prochain verbe dans une minute !

En fait, ce n'est pas la bonne explication. C'est parce qu'un Allemand, c'est patient ! Depuis sa plus (ou moins) tendre enfance, il doit souvent attendre la fin de la phrase pour connaître le verbe (les règles précises d'application sont trop subtiles pour les voir en détails ici). Pour mieux comprendre, c'est un peu comme si en français, on parlait comme ceci : "je vais une nouvelle maison acheter". Partant de ce constat, un germanophone met plus de temps à connaître l'action, donc à rire.

La place du verbe joue un rôle central dans la langue de Goethe et je me suis toujours demandé si cela avait une influence sur le caractère de son peuple. En français, si vous commencez cette phrase, "je vais acheter...", il y a un risque que l'on vous coupe la parole : "quoi ? Non, mais tu vas acheter quoi encore ? Vas-y, dis-moi ! Et avec quel argent ?" Ce n'est pas très poli, non ? Dans l'expectative du verbe, l'Allemand n'est pas disposé à interrompre son interlocuteur tant que ce dernier n'a pas terminé sa phrase. Et une fois que celle ci-est finie, il ne peut plus couper la parole à son partenaire car il a déjà exprimé tout ce qu'il avait à énoncer. Et l'expérience montre que c'est vrai ! Je me fais rarement si ce n'est jamais arrêté par un Allemand, qui attend toujours sagement ce que j'ai à dire avant de se prononcer à son tour. L'origine de la fameuse discipline teutonne serait donc contenue dans la langue elle-même ? Et le surplus d'ouverture et de curiosité que l'on peut imputer aux Allemands pourrait-il être lié à l'avidité de connaître le verbe mystérieux qui parachèvera votre phrase ?


 Esprit de contradiction, es-tu là ?

Quelque chose d'autre me frappe en allemand. Et je ne pense pas que ce soit un détail. Il s'agit de la possibilité de placer le "mais" au milieu des propositions alors que dans les autres langues que je connais, cela est tout simplement impossible. Je m'explique. En français, vous direz par exemple "Mais j'ai le sentiment que c'est possible". Aucune autre alternative. "J'ai mais le sentiment que c'est possible" ? Non, cela ne se dit pas. En allemand, si ! "Ich habe aber das Gefühl, dass es möglich ist" peut s'employer au même titre que "Aber ich habe das Gefühl, dass es möglich ist". Sur le même modèle, on trouve : "ich denke aber", "ich sage aber", "ich möchte aber", "ich habe aber den Eindruck", "ich habe aber bemerkt", "ich habe aber verstanden", etc.  Les Allemands noient le "mais" au milieu de leur flot de paroles, rendant sa présence presque insignifiante. Mais (...courte pause...) ce n'est pas le cas des Français ! "Mais (...courte pause...)" : c'est bien comme cela qu'on parle, non ? Les Allemands sont même plus précis que nous. Ils ont deux mots pour dire "mais", alors que nous n'en n'avons qu'un. Le "mais" restrictif de "tu veux mais tu ne peux pas" (aber) et le mais rectificatif pour apporter une correction "ce n'est pas une poule mais un coq" (sondern). Et en Italie ? On dit "ma". Vous connaissez bien ce mot. Dans l'imaginaire collectif, c'est celui avec lequel les Italiens commencent toutes leurs phrases. C'est certes un stéréotype, mais ce n'est pas tellement loin de la vérité : "Ma dai! Ma cosa stai facendo? Ma lo sai che siamo già in ritardo, vero? Ma non ti sopporto più". Notez qu'en français et en italien, le "mais" est monosyllabique. C'est pratique : c'est petit, ça ne prend pas de place, ça se prononce vite, ça se case partout. "Aber" et "sondern" ont deux syllabes, ce qui les rapproche des "mots normaux", évitant ainsi tout traitement de faveur.

Bon, alors ? Quelle est la conséquence de tout cela? J'y viens. Connaissez-vous un peuple doté d'un sens du compromis plus développé que celui des Allemands ? En Allemagne, les divergences d'opinions, les différences de personnalités et de modes de vie ne sont pas plus perçues comme des problèmes. Ce qui unit est plus important que ce qui désunit. Les latins n'ont pas cette vision. Ils ont la culture du MAIS. Vive les confrontations violentes d'idées, les grèves, les manifestations, le rejet de la différence, le sursaut pour l'égalité absolue au détriment de la liberté !


"MAIS taisez-vous !" *claque le livre sur la table* "Mais" (... courte pause...) "c'est pas possible"
CQFD!

Pense comme moi !

Vous pensez peut-être que je délire complétement. Alors j'aimerais avancer un ultime argument, allant dans le sens de ma distinction compromis allemand vs contradiction latine.
en français : j'ai raison, non ?
en italien : ho ragione, vero? ou ho ragione, giusto?
en espagnol : tengo razon, ¿verdad?
Mise au point : quand vous demandez à votre interlocuteur si vous avez raison, vous finissez par un terme négatif ("non" en français) ou par une locution qui sous-entend que oui, vous avez raison ("c'est vrai", "c'est juste", "c'est la vérité" en italien et en espagnol). Au fond, dans les trois langues, vous êtes fermé. L'autre pourra bien dire ce qu'il veut, cela ne changera sûrement pas grand chose à votre opinion.

en allemand : ich habe Recht, oder?
Oder? "Ou" ? Depuis quand est-il acceptable de finir une phrase avec un "ou" ? Un "ou" ne termine pas une phrase, il l'équilibre tout au plus ! Cela veut dire que l'Allemand attend quelque chose, que vous complétiez ou remettiez en cause ce qu'il pense. Contrairement à nous, il est ouvert. A-t-il raison ? L'Allemand en doute. Ce n'est pas à lui de le dire. Il n'a pas cette prétention.


"Toute langue est fasciste"

Mes conclusions sont sûrement un peu hâtives. Oui, je l'admet. Quoi qu'il en soit, je reste intimement convaincu que langues et comportements entretiennent des relations très étroites. Les langues impliquent une vision du monde particulière. Revenons-en d'ailleurs au titre de mon article : "Toute langue est fasciste". Cette citation provocante de Roland Barthes signifie que parler une langue, c'est assujettir la réalité, lui attribuer un sens unique et indiscutable. Sinon on ne pourrait plus discuter. "Le fascisme, ce n'est pas d'empêcher de dire, c'est d'obliger à dire." Ainsi, en français, on s'entend tous pour attribuer quatre petites lettres à cet immense espace qui s'étend au-dessus de nos têtes et forme approximativement un dôme borné par l'horizon : c, i, e , l. Désigner le ciel par le mot "ciel", c'est faire sien le ciel. On lui impose une existence artificielle et univoque, on le fige, on l'emprisonne. Par conséquent, se confronter aux langues étrangères, c'est chercher à échapper au régime fasciste sous lequel on a grandi, chercher à fuir, à s'émanciper et autoriser la réalité à prendre un peu plus de libertés, à mener une autre vie. Une volonté qui ne peut que s'applaudir !


Je vais m'arrêter là. Je pourrais continuer pendant des heures. Le sujet est aussi fascinant qu'inépuisable. Si vous voulez en savoir plus sur la tyrannie des langues, cette page exploite toute la puissance de la citation de Roland Barthes. Si en revanche, c'est une initiation à leur construction que vous recherchez, cette conférence de France Culture avec Charles Brasart, chercheur au laboratoire de linguistique de Nantes, suscitera sans aucun doute votre intérêt.

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