dimanche 12 février 2017

Voix de disparition

Le Pérou ! Cette contrée mystérieuse et fascinante de l'autre bout du monde. Pourtant, un drame silencieux s'y joue. Et le problème, c'est justement qu'il le sera de plus en plus. Silencieux. A quelques 700 kilomètres au nord-est de la capitale, se trouve Pampa Hermosa. Parmi ses habitants, il y a Natalia Sangama, une grand-mère comblée. Pourtant, quand elle parle, personne ne la comprend. "Je rêve en chamicuro mais mes rêves, je ne peux les raconter à personne, parce que personne d’autre que moi ne parle chamicuro. On se sent seul quand il n’y a plus que soi." Quand elle mourra, sa langue mourra avec elle. Telle était en tout cas la situation rapportée en 1999. D'après mes recherches, le chamicuro serait aujourd'hui parlé par 2 personnes - le minimum requis pour avoir une conversation saine.

"Il y a des choses qu'on ne peut pas exprimer en espagnol", renchérit Natalia Sangama. L'espagnol, qu'elle parle aussi (heureusement pour son bien-être social), s'est imposé sur la quasi totalité du continent sud-américain, entraînant dans son expansion le déclin des langues autochtones. Or, la mort d'une langue a quelque chose de tragique. C'est la mort d'une vision du monde. Donc d'une culture. Donc d'une partie de l'humanité. Donc d'une part de nous tous.

Le plus triste dans l'histoire, c'est que le chamicuro n'est pas un cas isolé. Une langue meurt environ toutes les deux semaines. Aujourd'hui, il y a environ 7.000 idiomes dans le monde. 50 % d'entre eux risqueraient de disparaître d'ici la fin du siècle alors que les principales langues gagnent du terrain. Les 5 langues les plus parlées (mandarin, hindi, anglais, espagnol et arabe) comptent près de 2,3 milliards de locuteurs. Avec le top 10 (+ indonésien, portugais, français, bengali et russe), on gagne 1 milliard de locuteurs et les 15 premières (+ japonais, allemand, punjabi, javanais et italien) rassemblent un total de près de 4 milliards de personnes - alors que notre planète compte actuellement environ 7,5 milliards d'habitants.

Quelle est la solution ?

Cette situation est accélérée par les mouvements migratoires continus, la soumission des sous-cultures à une culture dominante, la convergence des modes de vie et la croissance des nouvelles technologies. Néanmoins, internet peut aussi apporter une solution au problème. Il existe des projets remarquables en ligne, comme The Rosetta Project qui aspire à créer une base de données publique sur les langues. Mais il y a une initiative en particulier qui me tient à cœur : Endangered Languages (oui, le nom aurait pu être moins apocalyptique, je vous l'accorde). C'est un projet collaboratif, auquel tout le monde peut participer en documentant les langues en voie de disparition, contribuant ainsi à leur conservation. Il y a sur ce site une carte interactive très intuitive où l'on peut découvrir avec horreur la répartition géographique des langues menacées. Il existe en fait plusieurs "degrés de menaces" :
  • vulnérable : la plupart des enfants parlent la langue, mais son usage peut être restreint à certains domaines (par exemple à la maison). C'est le cas de l'asturien, parlé en Espagne par environ 100.000 personnes.
  • en danger : les enfants n'apprennent plus la langue comme langue maternelle. Par exemple, le carélien, parlé par environ 60.000 locuteurs en Russie et en Finlande.
  • sérieusement en danger : la langue est parlée par les grands-parents et les plus vieilles générations, la génération des parents peut la comprendre mais ils ne la parlent pas à leurs enfants ou entre eux. C'est le cas du hélong, parlé par environ 14.000 Indonésiens.
  • en situation critique : les plus jeunes locuteurs sont les anciens et les grands-parents et ils ne parlent la langue que partiellement et non régulièrement. Par exemple, l'araki au Vanuatu et ses quelques pratiquants (cela oscille entre 8 et 15 selon les sources).
  • éteinte : il ne reste plus aucun locuteur connu de cette langue. Le wangkumara était ainsi parlé en Australie. La langue est désormais éteinte.
Côté application, on trouve Aikuma, qui s'engage aussi pour la survie des langues et dont le principe est simple : enregistre une histoire, partage-la et traduis-la dans d'autres langues.

Tout cela n'empêchera pas les langues de disparaître. La mort des langues, comme celle des hommes, est à la fois inévitable et nécessaire pour laisser la nouveauté prendre place. Mais ces projets ont au moins le mérite de déployer toutes les ressources disponibles pour préserver la diversité linguistique. Il n'y a rien de nouveau. Depuis toujours, des langues meurent et d'autres évoluent pour donner naissance à de nouveaux langages. Vous connaissiez déjà au moins une langue morte, dont est issue la vôtre (elle, bien vivante et je l'espère pour un bon bout de temps encore) et celle de nos cousins les plus proches (italien, espagnol, portugais et roumain) : le latin.

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