mardi 7 mars 2017

"J'ai déjà assez de mal comme ça"

Il y a une dizaine de jours, j'ai mangé dans un restaurant français avec un ami. Ami italien, serveurs allemands, patron français : typiquement le genre d'ambiance qui me plaît et qui me permet de satisfaire mes besoins linguistiques. Au moment de quitter l'établissement, le patron souhaite m'adresser une dernière fois la parole :
"Excusez-moi, je peux vous poser une question ? Français, allemand, italien, anglais aussi j'imagine... Mais vous parlez combien de langues ?
- Je ne sais pas, 6-7...
- Eh ben, je ne ne sais pas comment vous faites, moi, j'ai déjà assez de mal comme ça avec trois !"

Je n'ai rien répondu, car je n'avais pas envie de débattre mais cette phrase m'est restée dans la tête. Ce n'était pas la première fois que je l'entendais. Selon moi, c'est exactement le type de discours qui empêche les gens d'apprendre des langues et je vais vous expliquer pourquoi.


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"Sept ? Je ne sais pas comment vous faites, j'ai déjà assez de mal comme ça avec trois !"
Première chose : l'expression "j'ai du mal". C'est justement l'origine du problème : en disant cela, on associe les langues à une corvée, une plaie, une galère, beaucoup de travail... Plus il y en a, pire c'est, non ? Eh ben, non justement : mon point de vue est tout autre. Les langues pour moi, c'est synonyme de joie, plaisir, bonheur donc forcément avec cette vision différente, je les considère déjà avec plus d'enthousiasme et d'optimisme.

Deuxième chose, plus d'idiomes ce n'est pas automatiquement plus de problèmes. Au contraire ! Je pense que le plus difficile, c'est d'apprendre le premier. Ensuite, on s'habitue très vite. Par ailleurs, l'expérience acquise avec le premier permet de mieux s'y prendre avec ceux qui suivent : on ne refait pas les mêmes erreurs d'apprentissage. On fait des liens entre les langues, ce qui permet de les gérer plus efficacement et plus facilement. Un idiome en plus, ce n'est pas tout recommencer à zéro. Heureusement, les autres langues que vous avez déjà peuvent vous aider ! Par exemple, en commençant l'italien, j'étais persuadé que tomate se dirait "tomato" (au pire "tomata") et voiture, "voitura" (au pire "voituro"). Grosse déception ! Les mots respectifs sont "pomodoro" et "macchina" - rien à voir avec le français... Déception, vraiment ? Pas tout à fait, car grâce à mon passé de slaviste, je connaissais les équivalents russes : "помидор" (pomidor) et "машина" (mashina). Oui, le russe, m'a aidé à apprendre l'italien.

Enfin, je pense qu'il ne faut pas laisser vos idiomes grandir de manière isolée. Laissez-les jouer entre eux : ils ne demandent que ça ! Vous favoriserez non seulement leur épanouissement mais en plus vous serez plus reposé. Autre exemple, quand j'ai appris la locution "algo por el estilo" en espagnol, je n'ai pas immédiatement pensé à la traduction française "quelque chose du genre". A la place, j'ai aussitôt fait le lien avec l'expression italienne "qualcosa del genere" que j'utilise souvent parce que je l'aime beaucoup. Autrement dit, en apprenant l'espagnol, je renforçais inconsciemment mon niveau d'italien.

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Voilà ! Je ne sais pas si j'ai réussi à vous convaincre. Alors, peut-être êtes vous papa ou maman ? Si c'est le cas, relisez les trois paragraphes entre les --- en ignorant les deux passages en italique (qui ne servent que d'illustration) et en remplaçant les mots en rouge par enfants et les mots en marron par élever et éducation. Je réussirai peut-être ainsi à vous faire changer d'avis.

Sept ? Famille nombreuse, famille heureuse !

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