vendredi 31 mars 2017

Russophilie

Quand on est russophile, on peut se sentir un peu seul parfois. Mais réjouissons-nous : la russophilie n'est pas encore morte !

Je ne parle pas de cette photo souvenir. Je préfère celles de Disneyland :

Marine me peine

Peine que Mickey émousse

Ni de lui :

Oh, those Russians!

Ni des clichés étalés par Robbie Williams :

Accèdez ici au clip de Party Like a Russian

"And I never ever smile unless there’s something to promote, I just won’t emote." Серьёзно? Quand je veux écouter les chefs-d’œuvre de Prokofiev, je le fais avec les originaux ; pas besoin de remix.

Non, je vais évoquer l'amour de la Russie à travers deux personnalités françaises, un peu moquées en France, mais aimées des Russes.

Мирей Матье

L'histoire d'amour entre Mireille Mathieu et la Russie / l'URSS ne date pas d'hier. La chanteuse française est une star au pays des tsars. En 2005, pour les 60 ans de la fin de la Seconde Guerre Mondiale, elle a interprété deux classiques de la chanson française à Moscou, au beau milieu de la Place Rouge.


La semaine dernière, elle a été invitée sur le plateau de Вечерний Ургант. Je me suis d'abord dit : "Cool, elle parle russe !" Bon, en fait, mon espoir a été de courte durée. A part "bonsoir" et "merci", son vocabulaire dans la langue de Pouchkine semble peu développé. Cela n'empêche pas le public de l'acclamer et le jeune présentateur de lui montrer tout le respect qu'il éprouve pour elle en l'appelant constamment "Madame Mathieu".


 Жак Ширак

Certaines rumeurs disent que Jacques Chirac parlerait russe couramment. Je n'ai trouvé aucune vidéo qui le prouve mais l'histoire qui sous-tend cette légende mérite assurément d'être connue.


Quand il avait 13 ans, Jacque Chirac a voulu apprendre le sanscrit - grosso modo, l'équivalent du latin en Inde, mère des langues indo-aryennes. C'est ainsi qu'il a rencontré un vieux Russe dans la capitale française, qui lui a appris cette langue. Mais rapidement son professeur lui a dit : "tu sais, d'abord tu n'es pas doué et ensuite cela ne sert à rien d'apprendre le sanscrit. Alors si tu veux vraiment apprendre quelque chose, tu ferais mieux d'apprendre la plus belle langue du monde : le russe, et je vais te l'apprendre".

En 1997, à l'occasion d'un discours à l'Université d’État de Saint-Pétersbourg, le président français se souvient des conséquences que cela a eu. J'aimerais partager une partie de son allocution. Il y parle non seulement de la langue mais aussi de la culture de la Russie. Il défend trois autres idées qui me tiennent particulièrement à cœur : l'apprentissage des langues en général, le sentiment d'être européen et l'importance des voyages. Vingt ans plus tard, cela est toujours autant d'actualité :

"Il m'a initié à la littérature russe, superbe s'il en est, servie par une langue extraordinaire, dans laquelle on trouve toutes les émotions et toutes les passions, toutes les intonations aussi qui sont celles à la fois du cœur et de l'esprit. Il m'a notamment appris à lire Pouchkine, ce qui m'a amené à faire effectivement une traduction de Eugène ONEGUINE.
Une traduction d'ailleurs - je devais avoir 19 ans - que j'avais envoyée à plusieurs maisons d'édition pour qu'elles la publient. Je me faisais des illusions. Je l'avais envoyée à une douzaine de maisons d'édition importantes, la moitié m'avait répondu que cela ne les intéressait pas, l'autre moitié ne m'avait pas répondu.
En 1974, j'ai été nommé Premier ministre, alors, j'ai immédiatement reçu un coup de téléphone d'un Monsieur qui était le dirigeant des Presses Universitaires de France, une grande maison française. "Ah ! Qu'il m'a dit, Monsieur le Premier ministre, nous venons de découvrir une extraordinaire traduction de Eugène ONEGUINE, nous voudrions naturellement la publier. Je ne sais pas pourquoi on ne l'a pas publiée avant, mais si vous pouviez nous faire quelques pages d'introduction nous expliquant l'histoire, alors nous serions heureux de la publier". Je lui ai dit "écoutez, cher Monsieur, vous n'avez pas voulu quand j'avais 20 ans, vous ne l'aurez pas aujourd'hui, parce que je suis Premier ministre". C'est comme cela que ma carrière dans le domaine de la traduction littéraire s'est interrompue.
Mais cette histoire, je vous le disais, c'est pourquoi je vous la raconte, a une morale. Cette morale, c'est si, comme beaucoup d'entre vous le font, notamment pour le français, si vous apprenez une langue, pratiquez-la. C'est un investissement d'ouverture d'esprit, et c'est vraiment dommage de le perdre. Ce que j'ai fait. Par conséquent, je vous encourage fortement à apprendre une langue étrangère, le français de préférence, car c'est également une très belle langue. Mais si vous le faites, prenez la peine, ensuite, au fil des ans, de continuer à la pratiquer.
Ce souvenir date de très longtemps, d'un temps bien sûr où vous n'étiez pas nés. Depuis, la Russie n'a cessé d'occuper une place importante à la fois dans mon cœur et dans ma vie.
Je vous raconte cela pour que vous sachiez combien je me sens proche de vous, proche de votre pays que j'aime et que je respecte profondément.
[...]
Je me souviens aussi qu'à votre âge, j'avais naturellement hâte de parcourir et de découvrir le monde. Je vous le dis, voyagez ! On peut toujours le faire, je l'ai beaucoup fait sans argent, c'est aujourd'hui à la portée de chacun. Voyagez ! A l'ouest et depuis des décennies, les jeunes Européens sillonnent l'Europe. A votre tour, partez à leur rencontre, vous serez bien reçu.
Vous avez le privilège d'habiter et d'étudier à Saint-Pétersbourg, l'une des plus belles villes d'Europe et du monde. Eh bien, d'une certaine manière, ici, vous vivez déjà l'Europe historique ! Quelle ville, au fond, est plus européenne que la vôtre ?
Européenne, car Pierre Le Grand qui l'a fondée voulait, dans un geste symbolique, par " cette fenêtre ouverte sur l'Europe ", arrimer la Russie au continent européen.
Européenne, car toutes les inspirations, toutes les influences s'y font sentir. Architectes et ingénieurs sont ici venus de toute l'Europe, de France, d'Italie, de Hollande, et d'ailleurs pour bâtir votre cité.
Enfin, pensez à votre université, à ceux qui l'ont fondée, à ceux qui y ont enseigné. Tout à l'heure, avant d'arriver ici avec un peu de retard, c'est vrai, mais cela en valait la peine, nous visitions le bureau de Mendeleïev. Quelle émotion de voir à quel point il y avait là une inspiration qui venait de toute l'Europe et qui était transcendée par le génie russe. Que dire aussi de Lomonossov et de tant d'autres grands esprits venus ici comme à Berlin, à Paris et dans d'autres grandes villes universitaires d'alors pour démontrer à toute l'Europe le caractère universel des vérités scientifiques. Rappelez-vous le personnage de Lenski, peint par Pouchkine dans Eugène Onéguine dont je parlais tout à l'heure. Il revient d'une université allemande. Et Pouchkine lui-même, qui avait appris le français avant le russe, composait à sept ans de petites comédies en langue française.
Mon souhait, c'est que renaisse cette Europe d'antan, cette Europe des universités et des laboratoires, cette Europe de la culture et des sciences. C'est comme cela que vous cimenterez la paix et l'amitié sur notre continent.
[...]
C'est vrai, être jeune, c'est la plus belle des chances. A votre âge, on a le goût d'entreprendre, le goût de l'initiative, cette curiosité insatiable qui porte vers l'autre en temps de paix et de démocratie et aussi cette énergie à laquelle rien ne résiste.
Alors, je vous le dis de tout cœur, ayez confiance ! Confiance naturellement dans votre peuple et dans votre pays, l'un des très grands de la planète. Allez de l'avant ! Réalisez vos rêves ! Ce goût d'entreprendre et cette énergie, mettez-les au service de la Russie de toujours mais aussi au service d'une Europe pacifique, où l'on peut s'épanouir librement et sans contrainte."

Puis surgit une question, d'un étudiant probablement :
"Monsieur le Président, comment trouvez-vous la langue russe, est-elle difficile ou non ?"

La réponse de Jacques Chirac est tout simplement parfaite :
"Je ne crois pas que l'on puisse dire qu'une langue soit difficile, elles sont toutes accessibles. Mais la langue russe a ceci de particulier, non pas qu'elle soit difficile, mais qu'elle exprime cette passion dont je parlais tout à l'heure. La langue russe est une langue mais c'est aussi une musique qui peut exprimer toutes les tonalités et c'est ce en quoi elle a quelque chose d'exceptionnel dans les moyens universels d'expression."

L'intégralité de l'allocution est disponible ici

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