mercredi 28 juin 2017

One small steppe for man...

Lorsque je disais que je partais en voyage au Kazakhstan, je me suis retrouvé face à deux genres de réactions :
- la première, "Pourquoi ?" (alors qu'on ne m'a jamais demandé pourquoi je partais en week-end à Rome) ;
- la seconde, "ah, c'est cool." (rien à voir avec le "Ah ! C'est cool !", quand j'annonçais que je partais à Rome).

Pourquoi le Kazakhstan, donc ? Je pourrais me contenter de répondre "parce que vous posez la question, justement" car en réalité, il est assez pesant de devoir justifier constamment un tel voyage. Lorsque je harcelais de questions ma mère étant petit, elle me répondait souvent "pour faire parler les curieux." Ici, c'est un peu la même chose. Et pourquoi cet article ? Parce que l'apprentissage des langues passe aussi par l'ouverture d'esprit et que la situation linguistique du Kazakhstan est particulièrement originale.

... one giant jeep for mankind

Le Kazakhstan

Le Kazakhstan, c'est dangereux ? Le nom rime avec Afghanistan, donc ça fait un peu peur. C'est un pays en guerre ? Non et non. D'ailleurs le Kazakhstan, c'est où ? Ce n'est ni en Europe centrale, ni en Europe de l'est. D'ailleurs, ce n'est pas en Europe. Pas dans le Caucase non plus, mais en Asie. En Asie Centrale, précisément.


S'il y a deux parties du globe qui m'attirent plus que d'autres, ce sont l'Europe de l'Est et le Moyen-Orient. L'Asie Centrale constitue pour diverses raisons une zone mystérieuse à la croisée de ces régions : un espace peuplé de nomades asiatiques musulmans et russifiés (ex-pays d'URSS) parlant également des langues turques voire iraniennes. Au sein de ce sous-continent, le Kazakhstan est le plus grand pays et je l'ai donc choisi comme prélude centrasiatique, ayant terriblement envie de me rendre prochainement au Kirghizistan, au Tadjikistan et en Ouzbékistan.

Almaty, la reine des pommes

Mon périple a commencé au sud du pays, à Almaty, l'ancienne capitale. Vous n'avez peut-être jamais entendu parler de cette ville d'environ 2 millions d'habitants et pourtant vous connaissez très bien sa résidente la plus connue : la pomme ! Almaty, "père des pommes" en kazakh, est en effet la ville d'où sont originaires les premières pommes du monde. Le fruit est le symbole de la cité et on peut la trouver partout dans les rues. Cela faisait très longtemps que je voulais me rendre à Almaty, une de ces nombreuses villes embrassées par les montagnes qui m'ont toujours fasciné, au même titre que Seattle aux Etats-Unis, Vancouver au Canada, Erevan en Arménie, Santiago au Chili, Téhéran en Iran ou encore Anchorage en Alaska.

Premier aperçu de la ville depuis l'aéroport

J'y suis resté 3 jours pour découvrir la ville calmement et apporter mon soutien à une école d'anglais locale. Si l'objectif principal est de permettre à des Kazakhstanais de 8 à 46 ans de pratiquer la langue de Shakespeare, il s'agit aussi d'échanger sur la culture de nos pays respectifs. A propos de Kazakhstanais justement, il est important à ce stade de faire la distinction entre "Kazakh" et "Kazakhstanais". Les 18 millions d'habitants du Kazakhstan sont appelés "Kazakhstanais", le terme "Kazakh" est réservé à l'ethnie qui parle également cette langue. Environ 65% des Kazakhstanais sont kazakhs (d'apparence asiatique), 25-30% d'apparence caucasienne (d'origine russe) et le reste vient d'autres pays, notamment le Kirghizistan. Au sujet de la France, je demande aux élèves ce qu'ils connaissent, ils me répondent Vanessa Paradis, Kyo, Maître Gim's, Hélène et les garçons, Taxi... Au sujet des langues, un designer kazakh d'une trentaine d'années dit que l'anglais est moins flexible que le russe car on ne peut pas "jouer" avec la place des mots dans la phrase. C'est vrai. Une comptable kazakhe me dit que son idiome partage certains sons originaux avec le français, notamment les voyelles nasales, ce qui rendrait apparemment la langue de Molière plus accessible à ce peuple.

Cathédrale Zenkov d'Almaty... construite en bois !

S'il y a une chose qui me surprend à Almaty (et ce sera également le cas à Astana), c'est la présence de nombreux centres commerciaux gigantesques avec tous les magasins que l'on peut trouver en Occident, ouverts 7 jours sur 7 jusqu'à 22h, parfois minuit ... mais totalement vides de clients, les employés luttant contre l'ennui derrière leurs caisses. Il faut dire que les prix sont comparables aux nôtres et je comprends donc difficilement comment les locaux peuvent se permettre un tel shopping. A Almaty, principale ville du pays, le salaire moyen est de 400€. En revanche chaque centre commercial qui s'étend sur au moins 5 étages comprend toujours un petit parc de manèges pour enfants, et, lui, est définitivement bien fréquenté.

Qu'il est bon d'être un enfant au Kazakhstan !

Ces centres commerciaux comportent aussi souvent de grandes salles de cinéma. Je décide d'ailleurs d'aller voir Cars 3, Тачки 3 en russe, sorti le 15 juin au Kazakhstan, la veille de la sortie américaine et bien avant la France (02 août) et l'Allemagne (28 septembre). Vous persistez encore à dire que le Kazakhstan est un pays retardé ? Je comprends globalement l'histoire même s'il est difficile de rester concentré et de capter l'intégralité des dialogues. Des sous-titres en russe n'auraient pas été de refus mais l'expérience fut intéressante.


Visiter Almaty s'imposait donc comme une évidence pour moi mais ce qui m'intéresse avant tout dans ce pays, c'est son exceptionnelle nature. Et c'est là que l'organisation du voyage s'est avérée plus complexe que ce que je croyais. Mon premier réflexe avant de visiter un nouveau pays est souvent de me procurer le Routard. Mais là, impossible : "Le Routard, Kazakhstan", ça n'existe pas. Quelques semaines avant mon départ, je consulte au moins le guide réservé à ce pays sur le site internet mais ne trouve pas réellement ce que je veux. Il y est essentiellement question de villes alors que je reste persuadé que la vraie beauté du Kazakhstan se trouve ailleurs. Après de longues heures de recherches laborieuses sur internet, je finis non sans difficulté par réussir à réserver 5 jours d'excursions dans 3 parcs nationaux.

Les lacs Kolsay

Je vais commencer par la région des lacs et des forêts. Je pensais rejoindre un groupe de touristes mais en réalité je suis seul avec mon guide kirghiz anglophone, mon chauffeur privé et une guide stagiaire. Y a-t-il vraiment d'autres touristes dans ce pays ? Cela fait 4 jours que j'y suis et pour l'instant je n'en ai pas croisé un seul. Mon guide me donne énormément d'informations sur l'histoire passionnante du Kazakhstan qui a connu les invasions mongoles avant celle des Russes, mais aussi au sujet de pays voisins, notamment l'Ouzbékistan, dont le président est récemment décédé. Il me parle aussi de films avec Omar Sy qu'il a vus : Intouchables (en russe, 1+1) et Demain, tout commence (en russe, 2+1). Après 4 heures de route pour parcourir environ 250 km, nous faisons un arrêt au bord d'un canyon noir très impressionnant. Littéralement au bord.

Le canyon noir

Il y a d'ailleurs une plaque au bord du précipice avec le nom d'une personne, sa date de naissance et sa date de mort. Je demande de quoi il s'agit tout en essayant de ne pas tomber en progressant sur le sol rocailleux. Mon guide me répond timidement "un homme est tombé dans le canyon. Il est mort". Nous reprenons la route vers le parc national des lacs. Au loin, il me semble apercevoir une immense forêt. Je demande à la guide s'il s'agit du parc où nous nous rendons. Elle me répond que non. En fait, ce que je crois voir n'est même pas une forêt. Il n'y a rien du tout. C'est un mirage. Un peu plus loin, je me demande comment notre conducteur va réussir à poursuivre le trajet. La route est complétement inondée. Mais encore une fois, ce n'est rien d'autre qu'un mirage.

Derrière les montagnes, le Kirghizistan

Il fait terriblement chaud. Plus de 35°. 5 heures de route, 300 km parcourus et toujours pas arrivés. Il reste une trentaine de kilomètres. Soudain, la voiture s'arrête : un pneu est dégonflé. J'espère que l'excursion ne va pas être compromise. Mais après quelques minutes, nous repartons sans autre encombre. Enfin presque. Sans prévenir et sans raison apparente, un taureau se met à charger notre voiture. Il fonce droit vers moi. La guide crie et le conducteur tente de donner un coup d'accélérateur. Nous réussissons in extremis à esquiver la bête.

La route est lonnnnnnngue

Finalement, nous atteignons le lac Kaindy pour notre première randonnée. Situé dans une forêt de pins à 2.000 mètres d’altitude, le lac a été formé en 1911 suite à un puissant tremblement de terre qui a provoqué un glissement de terrain et un barrage artificiel dans la vallée. La forêt a été en grande partie inondée et plus de 100 ans plus tard, on peut toujours voir les troncs des arbres morts s’élevaient du lac. La guide cueille une quantité incalculable de fleurs et plantes diverses me disant "si tu te blesses, utilise cette feuille cicatrisante", "si tu as mal au ventre, on peut faire un thé avec ces fleurs"... Puis vient le moment de retourner au village le plus proche, à environ 1 heure de voiture pour y passer la nuit. Le chemin pour y accéder est totalement défoncé et le voyage est vraiment mouvementé. La guide me regarde en souriant et me dit "Американские горки", montagnes américaines. C'est marrant, nous, on dit "montagnes russes". Après le dîner dans la maison d'hôtes, on me propose de prendre un bain russe, sorte de cabane sauna qui fait office de salle de bains au fond de la cour. Après cette longue journée, cela fait un bien fou.

Lac Kaindy

Le deuxième jour, nous prenons la direction du parc national des lacs Kolsay, trois lacs, situés à la frontière avec le Kirghizistan. Nous accédons au premier en voiture, à 1.800 mètres d'altitude. Il faut faire le reste à pied à travers la forêt et compter environ 7 heures de marche aller-retour pour parvenir au deuxième, le plus grand et le plus beau d’entre eux, de couleur turquoise, et situé à 2.552 mètres d’altitude. Le plus petit lac est situé tout en haut mais nous n'aurons pas le temps d'y aller (et pour ma part, pas les forces). Les lacs sont entourés d’un côté par un bois de sapin et de l’autre par des prairies alpines. Des petites maisons d’hôtes, aménagées sur les rives des lacs, font de cet endroit un site tout à fait exceptionnel pour la détente absolue. Le parc a été créé en 2007 et est encore très peu visité : il ne reçoit la visite que d'environ 60 personnes par jour. J'entreprends la randonnée seul avec mon guide. En chemin, il me parle de l'importance de la famille au Kazakhstan et en Asie Centrale de manière générale. Lorsqu'un enfant fait ses premiers pas, il est de coutume d'inviter toute sa famille à venir célébrer l'événement. Il évoque également le passé de sa propre famille sous la république socialiste soviétique kirghize. Sa mère, dans les années 1980, alors âgée d'une vingtaine d'années, a eu l'occasion de partir à Budapest. Il lui a demandé pourquoi elle n'a pas cherché à s'enfuir à l'Ouest. Elle lui a répondu qu'elle n'en ressentait pas le besoin. Elle avait tout ce dont elle avait besoin à Bichkek. Bien sûr, il y avait des pénuries parfois mais sa vie lui plaisait.

Yourte dans la forêt

En chemin, je vois encore une fois une plaque commémorative : une autre personne est décédée ici. Pourtant, nous ne croisons personne. Soudain, on entend un buisson s'agiter. La zone est peuplée d'ours, mon guide m'a averti. Je ne suis pas serein. J'espère qu'il s'agira simplement de ma première rencontre de touristes. Effectivement, un homme surgit. Un nomade kazakh avec son chien et sa jument. Curieux de rencontrer un touriste ici, dans cet endroit pourtant paradisiaque, il me propose de goûter le fromage de sa jument. Refuser serait malpoli : j'accepte. Le goût est très fort. Mais ce n'est pas tout. Il sort une bouteille contenant le lait fermenté de l'animal. Le liquide est gazeux et légèrement alcoolisé (environ 7%) et porte le nom de koumis. Le goût ne me déplaît pas. Finalement, nous atteignons le second lac et un autre homme fait son apparition. Mon premier touriste ? Enfin ? Encore une fois, non. C'est un militaire kazakh. Nous nous trouvons à 10 km de la frontière avec le Kirghizistan. Nous regagnons le village en fin d'après-midi. Pour le dîner dans la maison d'hôtes, je goûte le plat national kazakh, le beshbarmak, "cinq doigts" en kazakh, car c'est comme cela qu'il se mangeait autrefois. De la viande de mouton hachée et bouillie mélangée avec des nouilles. C'est super bon ! Après ces deux journées dans la région des lacs et un dernier bain russe, nous partirons le lendemain pour un paysage totalement différent : le canyon de Charyn.

Le Canyon de Charyn

Le Grand Canyon aux Etats-Unis est bien connu. Le feu vert touristique a été donné il y a bien longtemps et le parc national reçoit environ 6 millions de visiteurs par an. Le canyon de Charyn, pourtant magnifique, c'est une autre histoire. L'endroit est désolé. Pas moi. Seul face à l'immensité des lieux, je l'apprécie d'autant plus.


En fin d'après-midi, nous rentrons à Almaty. Rejoindre une ville si agitée, malgré le très grand nombre d'arbres et de parcs qui s'y trouvent me fait bizarre. Je suis pourtant content de retrouver cette ville si agréable le temps d'une soirée. A l'hôtel, je trouve à la réception quelques informations sur des excursions organisées aux lacs Kolsay et au canyon de Charyn. J'aurais pu réserver ici également mais impossible de le savoir avant d'être sur place. Le prix est environ 3 fois moins élevé que celui de l'excursion que je viens de faire ! Mais celle-ci ne dure que 2 jours. Je ne comprends pas comment faire le même itinéraire avec une journée de moins peut être possible. Par ailleurs le départ se fait pour 5 personnes. C'est mon sixième jour dans le pays et je n'ai toujours pas vu de touristes donc organiser une telle excursion me semble compliqué. Mais soudain je rencontre ma première touriste à l'hôtel ! Une Allemande d'une quarantaine d'années qui a entrepris un long voyage en solitaire en Asie. Quel plaisir le temps d'un court moment de pouvoir parler à nouveau allemand. La pratique du russe sur place est effectivement plutôt difficile. La plupart du temps, je parle anglais avec les rares personnes qui maîtrisent la langue du capitalisme.

Altyn-Emel

Les deux derniers jours d'excursion sont consacrés au parc national Altyn-Emel, ses steppes, ses déserts et ses montagnes. Ce parc se situe à 260 kilomètres au nord d’Almaty, à la frontière chinoise. Si le parc national des lacs Kolsay date de 2007, celui-ci a été aménagé en 1996. Un endroit unique au monde qui n’attire que 6.000 touristes par an ! La route est encore une fois très longue. Environ 5 heures. Je me rends compte qu'il reste très difficile de s’aventurer au Kazakhstan. Le pays commence seulement à s’intéresser à la préservation de la richesse naturelle et archéologique de son patrimoine.

Non, je n'ai pas quitté la Terre

 Une fois dans le parc, nous prenons la direction des Dunes Chantantes, un ensemble de trois dunes, dont la hauteur atteint 150 mètres avec une longueur de trois kilomètres. Nous nous contenterons de grimper la première colline, longue d'environ 1,5 km, ce qui nous demandera une bonne heure d'ascension. Elle est constituée de sable pur très fin qui commence à «chanter» par temps venteux et dont le son rappelle la musique d'orgue. C'est assez envoûtant. Du haut de la dune, nous pouvons observer le panorama magnifique des environs. Sur le chemin du retour, nous tombons sur une piscine au beau milieu des steppes. La baignade arrive comme une bénédiction. L'endroit est paisible et tout simplement extraordinaire.

We did it!

Le soir, à l'hôtel, je ne rencontre pas une touriste mais un minibus de touristes ! Quelle surprise ! Ce sont des Italiens d'environ 70 ans. Excité à l'idée de pouvoir pratiquer un peu mon italien, je demande à l'une des voyageuses ce qu'ils ont vu au Kazakhstan. Elle me dit avoir visité l'exposition internationale d'Astana et qu'elle était magnifique. Moi aussi, j'ai hâte de m'y rendre.

Les montagnes d'Aktau

Le lendemain, pour le dernier jour d'excursion, nous nous rendons assez tôt aux montagnes d'Aktau, toujours dans le parc national Altyn-Emel. Nous y arrivons à 9h30 du matin, après une heure de voiture. Il fait déjà 41°. Les montagnes sont sublimes, constituées de craie de différentes couleurs: bleu, rouge, blanc, rose, vert, finement découpées par l'érosion. Autrefois situé sous la mer, ce paysage à couper le souffle a été formé il y a plus de 400 millions d'années et s’étend sur une superficie de 30 kilomètres. Je n'ai jamais rien vu de tel auparavant. Il n'y a pas de touristes. La randonnée ici pour les touristes âgés italiens serait trop difficile. Ils se contentent de visiter la région en minibus, comme me l'avait précisé mon interlocutrice milanaise la veille.

Cherchez le lézard

Je retourne à Almaty pour ma dernière soirée dans cette ville. La quitter sera difficile. Je pourrai en profiter encore quelques heures le lendemain avant de prendre la direction d'Astana, dernière étape de mon voyage.
 
Astana

Avant d'arriver à Astana, il faudra être patient : 14 heures de train pour parcourir les 1200 km qui la sépare d'Almaty. Astana est une ville excentrique, capitale du pays depuis 1997. Je m'y rends surtout pour l'EXPO 2017 sur le thème des énergies du futur. Une exposition internationale monumentale et hyper intéressante. Vous pouvez en savoir plus à son sujet ici.

Exubérances astanaises

Le moment est venu de retourner en Allemagne après un voyage extraordinaire au Kazakhstan. Une chose est sûre je reviendrai en Asie Centrale, car je n'ai pas fini de découvrir les merveilles de cette région.

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