mercredi 26 juillet 2017

Egaré en Bulgarie

"Au physique comme au caractère, Sofia n'est ni Prague, ni Budapest. Moins exubérante, presque provinciale par sa taille et son rythme, elle affirme un caractère déjà plus oriental et reste davantage marquée par le poids de l'héritage communiste. Sofia n'est pas de celles qui éblouissent au premier regard."

Voici comment Le Routard décrit la capitale bulgare. Cela donne envie d'y aller, n'est-ce pas ? Alors si cette description de la ville est fidèle à la réalité, qu'est-ce qui peut bien motiver un séjour à Sofia ? Je ne sais pas. Le prix des billets d'avion peut-être... En tout cas, c'est ce qui m'a motivé en premier lieu (60€ aller-retour !). Dès mon arrivée, un autre touriste m'avoue être venu pour la même raison. Mais surtout, dès mon arrivée, je me rends compte que Sofia est largement sous-estimée.

Cathédrale Alexandre-Nevski de Sofia

 Langues en Bulgarie

Tout d'abord, faisons un point linguistique ! En Bulgarie, on parle bulgare (sans blague ?). Ma première intention a donc été d'apprendre quelques rudiments de cette langue slave. C'est un peu raté, je l'avoue... La motivation m'a fait défaut car je n'arrivais pas réellement à me projeter dans ce pays. Tout ce que je sais dire, c'est : oui (да), non (не), merci (qui se dit "merci" !), s'il vous plaît (моля), bonjour (добър ден) et au revoir (Чао, comme en italien). Le premier obstacle du bulgare, je l'ai déjà surmonté grâce au russe : c'est l'alphabet cyrillique - d'ailleurs créé en Bulgarie par les moines Cyrille et Méthode.

Statues de Cyrille et Méthode à Sofia

Je n'avais jamais entendu de bulgare avant mon séjour à Sofia. Cela ressemble au russe avec une richesse vocalique un peu moindre. Les Bulgares ont ainsi par exemple plus souvent recours au son "é" que "ié", contrairement aux Russes (pour des mots courants comme pardon, jour, soir... quasi identiques dans les deux langues, à cette différence près).

Comment communiquer en Bulgarie si on ne parle pas bulgare ? 

La première stratégie que j'ai adoptée, un peu offensante je l'admets et je le regrette, a été de parler russe. Je me suis dit que j'avais des chances de me faire comprendre car ces deux idiomes sont de la même famille et que l'URSS exerçait une influence non négligeable dans ce pays il y a moins de trente ans. Est-ce vrai ? Oui et non. La communication se passait généralement sans encombre (avec réponses en bulgare) parce que les gens pensaient que j'étais Russe. Quand je leur répondais que non, ils passaient systématiquement à l'anglais. Car en réalité, le niveau d'anglais des Bulgares est plutôt bon voire très bon en particulier chez les moins de 35 ans, qui parlent quasiment tous la langue de Shakespeare (d'après mon expérience en tout cas). Il faut dire que la langue qui fait rêver les Bulgares, c'est bien l'anglais et non le russe, en particulier depuis l'adhésion de la Bulgarie à l'Union Européenne en 2007. Une grande partie de la population attend désormais l'arrivée de l'euro avec impatience. Quoi qu'il en soit, apprendre l'alphabet cyrillique avant de partir vous aidera à coup sûr lors de votre séjour. Et contrairement à ce qu'on a tendance à penser, ce n'est vraiment pas si difficile que cela.

Quoi ?

Pourquoi Sofia mérite-t-elle d'être "regardée" ?

Alvaro Soler ne fait sûrement pas référence à la capitale bulgare lorsqu'il chante "Mira, Sofia !" mais pour autant Sofia mérite vraiment d'être regardée et le constat du Routard d'être revu. Et je vais vous dire pourquoi !

L'âme de Sofia, s'il est correct de s'exprimer ainsi, m'a en réalité plus touché que celle de Prague ou Budapest, qui sont pourtant deux très belles villes. Je ne veux pas que vous pensiez que je suis du genre à me laisser facilement séduire par toutes les villes que je visite. Il existe même des villes qui m'ont laissé indifférent voire déplu (Astana, Milan, Varsovie, Lisbonne... Paris !). Ce n'est pas le cas de la petite Sofia.

Car oui, Sofia est petite. Mais ne nous arrêtons pas à ce qualificatif dépréciatif. Plutôt que de dire "Sofia est petite" ou "provinciale" pour citer le Routard, je préfère dire que cette capitale est harmonieusement aérée. Qu'est-ce que je veux dire par là ? Sofia, c'est un peu la cité des oppositions, où l'on trouve tout et son contraire. Sofia est lumineuse par ses monuments blancs ou aux couleurs chaudes, ses pavés jaunes et ses places irrésistiblement baignées de soleil quand surgit l'été. Mais Sofia est ombragée dès que vous quittez les grands axes pour vous perdre dans ses ruelles peuplées d'arbres. Sofia est paisible : la vie s'y déroule tranquillement, sans être perturbée par une circulation infernale à l'Istanbul ou à la Naples. Mais Sofia est tourmentée : son esprit torturé est déchiré entre la modernité qu'elle désire rejoindre et ses nombreuses influences passées qu'elle souhaite continuer à honorer (Empire Romain, Empire Ottoman, communisme, etc). Car Sofia est reconnaissante, respectueuse et sincère. Elle ne porte aucun masque, elle se montre telle qu'elle est, que cela vous plaise ou non. Il suffirait de dire que Sofia est sage : c'est de là que vient son nom, car Sofia en grec signifie sagesse. Sofia est Sofia. La comparer à Prague et Budapest n'a d'ailleurs aucun sens. Sofia est une ville modeste par la taille mais aussi par ses prétentions. Elle seule peut se targuer de posséder cette élégance inavouée. J'ai visité près d'une trentaine de pays et jamais je n'ai rencontré une ville avec un tel profil.

La beauté de Sofia

Sofia est une cultivée désinvolte. Les différentes civilisations qui ont foulé ses pavés ont contribué à façonner son visage actuel et à lui conférer cette richesse incroyable et en même temps, Sofia la fausse docile a toujours cherché à s'affranchir de ces influences pour n'être qu'elle. Aujourd'hui, on note cette dualité par petites touches, en tombant sur un peintre de rue adossé à des ruines romaines et reproduisant un tramway sofiote, en croisant le regard d'un vieil homme vendant des livres d'occasions sur le trottoir en face d'une façade revisitée par le street art (les fans de street art sont comblés à Sofia !) ou encore en découvrant Bare Hands Society, sublime boutique tenue par un artiste qui exprime sa passion en confectionnant des t-shirts entre deux bâtiments érigés par l'ère communiste et laissés là, intacts, par la douce Sofia.

Sofia est résolument une ville musée. Mais pas au sens où on l'entend pour Florence, Venise ou encore Rome, qui le sont au sens littéral. Pour Sofia, cela doit plutôt s'entendre au sens figuré. C'est le musée de l'humanité, des civilisations. L'expérience est donc beaucoup moins intuitive et facile d'accès et je comprends que certains visiteurs peuvent tirer les mêmes conclusions que le Routard. Sofia ne s'est pas encore trouvée, elle se cherche mais c'est comme si elle continuera éternellement à le faire. Bref, je me suis énormément identifié à Sofia et dans une version adaptée du portrait chinois, je répondrais immédiatement "SOFIA !" à la question "Si vous étiez une ville, laquelle serait-ce ?"

Je ne suis resté que deux jours à Sofia (beaucoup trop court !) car j'ai voulu voir d'autres facettes du pays. A commencer par Plovdiv, seconde ville bulgare à 2 heures de bus de la capitale, et dont on m'avait parlé avec ferveur. J'ai beaucoup aimé cette ville qui, à l'inverse de Sofia, revendique fièrement sa beauté, en particulier celles des ruelles de sa vieille-ville bordée de maisons bulgares traditionnelles.


Parmi les autres indispensables du pays, je me suis rendu à l'église de Boyana. Elle peut paraître banale comme ça, et pourtant, elle a plus de 1000 ans et possède des fresques remarquables.

 

Mais les plus belles fresques que j'ai vues sont celles du Monastère de Rila !


Un peu d'Histoire

La Bulgarie est classée troisième au monde en ce qui concerne la richesse archéologique (derrière l'Italie et la Grèce). Le premier Empire qui a marqué Sofia et qui l'a convertie au christianisme, c'est l'Empire Romain. On trouve de nombreuses ruines romaines à travers la ville. Puis, pendant 5 siècles, Sofia s'est orientalisée sous l'emprise de l'Empire Ottoman, avant d'être libérée par les Russes à la fin du XIXème siècle : Sofia devient alors capitale de la Bulgarie retrouvée. Elle ne compte alors que 10.000 habitants et va rapidement se développer. A l'aube de la Première Guerre mondiale, elle en compte déjà 10 fois plus et la population atteint le demi-million pendant les années 1940.

Cette période est un chapitre très intéressant de l'Histoire du pays. A l'époque, le pays comptait 50.000 Juifs. Aujourd'hui, on en dénombre moins de 5.000. On sait tous ce qu'il s'est passé pendant la Seconde Guerre mondiale et pourtant l'histoire des Juifs de Bulgarie est complétement à part. Boris III, roi de Bulgarie, avait choisi de rester neutre dans le conflit... jusqu'à ce que les troupes d'Hitler débarquent aux portes du pays. Les Allemands ont besoin de traverser la Bulgarie pour rejoindre la Grèce et aider les troupes italiennes en mauvaise posture. Hitler promet à la Bulgarie de leur laisser un sort privilégié si le pays choisit de rejoindre ses rangs. Et c'est donc ce que le roi décide malgré lui. Les demandes du Führer ne s'arrêtent pas là et il ordonne au pays de lui livrer tous ses Juifs. 50.000 personnes, donc. Le peuple bulgare est scandalisé par la nouvelle et s'y oppose par solidarité avec la communauté juive. Boris III cherche donc des subterfuges pour se dérober. En rejoignant les Nazis, la Bulgarie a préféré combattre contre le Royaume-Uni, un ennemi plus lointain et moins effrayant que l'immense Russie voisine. Sauf que les Britanniques ont pris la déclaration de guerre très au sérieux et ont commencé à bombarder massivement Sofia. Boris III disait donc avoir besoin des Juifs pour reconstruire la ville. Il a ainsi refusé de livrer les Juifs bulgares, se cachant derrière ces prétextes. En 1943, quelques jours après une réunion avec Hitler, le roi meurt dans des conditions très étranges, qui n'ont toujours pas été élucidées. Apparemment, les Nazis se seraient rendu compte qu'on se moquait un peu d'eux. Quoi qu'il en soit, pas un seul Juif bulgare n'a été livré à l'Allemagne et ils ont tous survécu. La chute de leur population dans le pays s'explique par l'émigration massive en Israël qui a suivi.

Marché au puces de Sofia, vitrine de l'Histoire

C'est le fils de Boris III, Siméon II qui hérite du pouvoir. Il n'a que six ans et constitue une proie facile pour les communistes, tapis dans l'ombre, qui renversent la monarchie. Le jeune roi déchu est contraint à l'exil en Espagne. L'ère du communisme commence en Bulgarie et durera jusqu'en 1989, date de l'effondrement de l'idéologie dans la plupart des pays d'Europe de l'est. Cette époque, qui a profondément marqué la Bulgarie, est également riche en "anecdotes" dignes de romans d'espionnage, comme celle de cet écrivain dissident bulgare assassiné à Londres dans les années 1970 par empoisonnement causé par la piqûre en apparence inoffensive d'une pointe de parapluie derrière le genou, alors qu'il marchait sur un pont de la capitale anglaise. Dans les années 1990, Siméon revient en Bulgarie et finit par être élu Premier Ministre !

Les résidus du communisme, contraints à faire face au logo de McDonald's

Sofia m'a aussi sensibilisé à ces évènements historiques inconnus et a intensifié ce désir que j'ai depuis très longtemps. Celui de démasquer enfin le visage de la pieuvre mystérieuse dont mes voyages en ex-démocraties populaires m'ont fait apercevoir les traces laissées par les tentacules. Oui, la Russie...

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