mardi 26 septembre 2017

Esthétisme linguistique : le cas russe

J'entends souvent dire que le russe est une langue moche. Un constat auquel évidemment, en tant que passionné de la langue de Tolstoï, je n'adhère pas et c'est pour cette raison que j'aimerais aujourd'hui exposer modestement ce qui, selon moi, fait la beauté de cette langue. Ceux qui n'aiment pas le russe partagent souvent les 5 caractéristiques suivantes :

1. Ils n'aiment pas la Russie. Un pays qui serait aussi moche que sa langue et peuplé de créatures hostiles, dangereuses et agressives... Sans oublier les ours.

Of Bears and Men

2. Ils ne parlent pas russe. Bien sûr, pourquoi apprendre une langue moche ? En plus, il paraît que c'est une langue très difficile. Il suffit de voir l'alphabet barbare qu'utilisent les Russes.

3. Ils n'ont jamais entendu de russophone parler. Et pourtant, ils le savent : le russe, c'est moche.

4. Ils sont peu réceptifs à la diversité linguistique de manière générale. Par exemple, ils ne peuvent pas distinguer l'allemand du néerlandais à l'oral (cas le plus fréquent) et pour une minorité d'entre eux, l'espagnol de l'italien (voire le turc, l'arabe et le persan ; le chinois et le japonais, etc).

5. Ils ne sont pas vraiment intéressés par les langues. Il arrive même qu'ils soient monolingues.

D'une certaine façon, les personnes insensibles à la beauté de l'allemand possèdent un profil similaire. Il n'est pas rare que l'on juge "moche" quelque chose de différent, auquel on n'est pas habitué et qui nous fait peur. C'est un sentiment naturel de rejet qui se base sur le refus de comprendre et qui consiste à juger le monde en fonction d'un ensemble de critères figés. Une attitude de repli, en somme.

La question est donc : qu'est-ce qui rend une langue belle ? Le jugement de la beauté d'une langue se fait premièrement sur les sons qu'elle utilise. Mais ce n'est pas tout : la construction de la langue, ses structures, sa syntaxe, etc jouent un rôle tout aussi crucial. Or, on ne peut y avoir accès qu'après l'apprentissage. Enfin, l'acte en soi de parler la langue contribue largement à la reconnaissance de son esthétisme particulier. L'appétit vient en mangeant.

Prenons donc l'exemple russe. Pourquoi, contre toute attente, suis-je si passionné et si animé par la beauté de cette langue ?

1. Le système de sons en russe
Ce n'est pas pour rien que j'ai établi une comparaison avec l'allemand un peu plus haut. Le russe et l'allemand partagent certains attributs, parmi lesquels cette alternance de sons durs et doux. Cela est encore plus marqué en russe, car on y trouve une richesse unique de consonnes et voyelles et c'est justement parce que ces sons n'existent pas en français qu'ils choquent l'oreille délicate des mangeurs d'escargots. En réalité, c'est ce qui fait une grande partie de sa poésie : un savant et rigoureux mélange de voyelles à l'italienne (les mots féminins russes finissent par "a", justement comme en italien), de consonnes susurrées et mouillées (un "l" russe qui rappelle souvent le "gl" italien) contre des consonnes gutturales (le "kh" similaire au "ch" allemand et au "j" espagnol et la prononciation gutturale originale de consonnes comme le "k" et le "j" russe) et des voyelles quasi-ventrales (le fameux "y" qui existe aussi en roumain ou en turc). Le russe est une langue musicale, aux accentuations mobiles. Cela tranche avec le français, langue monotone et plate. La complexité de prononciation du "o" en constitue le plus bel exemple. Le "o" ne se prononce "o" que s'il est accentué, sinon il se prononce "a". Pas simple à apprivoiser certes mais le résultat est tellement harmonieux !

2. La construction de la langue russe

En russe, contrairement à beaucoup de langues et particulièrement le français, on peut exprimer beaucoup avec peu de mots. Souvent, il suffit de faire varier les suffixes pour modifier le sens : думать "réfléchir" devient подумать "penser", devient передумать "changer d'avis" ! Le russe est une langue originale (pas de verbe être au présent - "je français" signifie "je suis français" - pas de verbe avoir non plus - "chez moi est un frère" signifie "j'ai un frère") et flexible (le système de déclinaisons permettant de jouer librement avec l'ordre des mots). Incarnant l'émotivité et la passion d'un côté et possédant un haut niveau d'abstraction, de conceptualisation, de rationalisation et d'intellectualisation d'un autre côté, le russe est à la croisée des langues romanes et germaniques.

3. Le bonheur de parler russe

Tout se passe dans la gorge. Les sons y naissent, y vivent, y meurent. Le russe, on pourrait presque croire que c'est une langue de ventriloque. Les lèvres sont peu mobilisées, ce qui est pratique quand elle sont gercées par le froid l'hiver. Les Russes ne sourient pas ? Après tout, et si leur langue qui les entraîne peu à se servir de leur visage pouvait y être pour quelque chose ?

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