mardi 12 décembre 2017

Apprendre une langue morte : à quoi bon ?

On en est tous conscient : qu'on le fasse ou non, on sait qu'il est essentiel de savoir parler anglais aujourd'hui. Les plus convaincus ne s'arrêtent pas là et profitent de cette prise de conscience généralisée pour apprendre d'autres langues au passage. Et les langues mortes dans tout ça ? Apprendre une langue morte de nos jours : une perte de temps ? J'irai droit au but : non !

Celui qui perce en Grèce, fera de la graisse en Perse

J'ai passé les deux dernières années à vivre et travailler en Allemagne. C'est dans ce pays que j'ai réalisé à quel point j'aimais les langues ; là-bas, que j'ai appris l'italien, l'espagnol, le roumain, le turc et que j'ai repris le russe. Là-bas aussi que j'ai lancé ce blog. C'est là-bas, donc, que j'ai compris que la passion des langues allait occuper une place centrale dans ma vie.

L'apprentissage du latin en France et en Allemagne

Tout d'abord, une langue morte, c'est quoi ? La question n'est pas bien compliquée, mais il est toujours bon de rappeler les choses simples : une langue morte est une langue qui ne se parle plus, qui ne s'utilise plus parce que l'ensemble de ses locuteurs sont morts (ça arrive deux fois par mois quand même) ou parce qu'elles ont évolué pour donner naissance à des langues modernes. Les deux langues mortes qui m'intéressent tout spécialement ici sont le latin et le grec ancien.

On aurait tendance à croire que ces langues sont de moins en moins populaires et pourtant, c'est faux : en 1920, il n'y avait que 10.000 latinistes en France, ils étaient 100.000 en 1965 et 170.000 latinistes en 2016 ! Quant au grec en 3ème, les effectifs ont doublés en moins de 10 ans : de 800 en 2000, nous sommes passés à 1.560 hellénistes en 2009 (source ici). Toutefois, vous le savez peut-être, les options latin et grec ont été mises à mal par la réforme du collège de 2016, alors que l'apprentissage obligatoire de la deuxième langue vivante ne débute plus en 5ème mais en 4ème : des vivants toujours plus vivants, des morts toujours plus morts...

Ça, c'est la situation en France. Et en Allemagne, ce pays que nos politiciens admirent tellement, comment ça marche ? C'est justement ce que j'ai pu savoir en y vivant et en parlant avec les Allemands. En Allemagne, comme en France, l'apprentissage de l'anglais est obligatoire - la seule différence, c'est que là-bas, ça fonctionne alors que chez nous, c'est une énorme catastrophe, mais passons... Ensuite, les élèves ont le choix entre apprendre le français (cocorico !)... ou le latin ! Ainsi, les Allemands qui ne parlaient pas français se justifiaient toujours en me disant "je n'ai pas fait français au collège, j'ai fait latin". Une situation qui peut sembler difficile à comprendre pour un Français, pour qui la distinction entre langue vivante OBLIGATOIRE (allemand ou espagnol, généralement) et langue morte OPTIONNELLE va de soi.

Pourquoi apprendre le latin ou le grec ancien ? 

Au cours de ma scolarisation, je n'ai été que brièvement initié aux langues mortes. J'ai fait 1 an de latin en 5ème et 1 an de grec ancien en 3ème. L'apprentissage d'une langue morte peut avoir deux motivations : on peut considérer qu'apprendre cette langue est une fin en soi, ou alors qu'elle est un moyen d'atteindre autre chose.


Apprendre le latin ou le grec ancien : une fin

Pour un Français, encore plus que pour un Allemand, le latin a une signification particulière. La langue française est en effet, au même titre que ses sœurs italienne, espagnole, portugaise et roumaine, une langue néo-latine. Le latin est mort, certes, mais il a cédé la place à la langue qu'on utilise tous les jours. Apprendre le latin, c'est donc une très belle façon d'honorer ses origines et son patrimoine, linguistique d'une part mais aussi culturel d'autre part. Et c'est d'ailleurs pour des raisons historiques que le latin bénéficie du même poids que le français dans l'enseignement allemand. L'importance de la culture, c'est aussi, ce qui justifie l'apprentissage du grec ancien en France, dont la langue nationale ne dérive pas (en tout cas pas directement), mais dont l'héritage a fortement imprégné la société actuelle.

La société actuelle justement ! Celle qui adule les langues vivantes, notamment l'anglais, et se refuse à déterrer les langues mortes. Elle a un grave problème, la société contemporaine, et on en souffre tous : elle vénère l'utilité et abhorre l'oisiveté - ce qui explique pourquoi nous culpabilisons dès que nous manquons à notre "devoir de productivité". Si vous continuez à penser qu'apprendre une langue morte n'apporte rien, je vous invite à vous poser cette question : "est-ce que j'agis toujours par intérêt ou m'arrive-t-il d'agir par amour, pour la beauté de la chose ?" La beauté de la chose, c'est précisément ce qui m'a conduit à apprendre l'italien : je n'avais aucune raison concrète de le faire mais je voulais le faire. Le latin et le grec ancien sont les représentants extrêmes de cet état d'esprit : apprendre une langue morte, c'est un peu apprendre à dire non, se tenir en marge de la rationalité, s'offrir le droit sinon le luxe d'oser penser et agir différemment. En quelque sorte, porter le titre de latiniste ou d'helléniste, c'est porter une révolte personnelle contre le consensus social auquel tout le monde se soumet mécaniquement. La foule s'en fout, elle a mieux à faire, mais pas vous.

Apprendre le latin ou le grec ancien : un moyen 

Bon, avouons-le, apprendre le latin ou le grec ancien pour s'opposer au culte de l'utile, ça paraît bien dans l'idée, mais passer de la théorie à la pratique sur ce seul motif, c'est une autre histoire. Si, au contraire, vous êtes plus pour une association raisonnable du productif et l'improductif, alors vous pouvez voir l'apprentissage d'une langue morte comme un moyen.

Le moyen d'apprendre autre chose. Si vous êtes intéressé par les sciences, ces langues vous donneront accès plus facilement à certains domaines ou vous faciliteront la compréhension générale des concepts employés dans le milieu. Si vous aimez la mythologie grecque ou romaine, si  vous souhaitez étendre votre culture générale, si vous voulez mieux connaître le français à travers l'étymologie ou si vous envisagez d'apprendre une langue vivante indo-européenne, il est certain que le latin ou le grec ancien représentera un sérieux atout. Le latin vous permettra certes d'apprendre plus rapidement l'italien ou le roumain - cette dernière étant la langue romane qui ressemble le plus aux caractéristiques maternelles - mais aussi l'allemand ou le russe, grâce à son système de déclinaisons - que seul le roumain a conservé chez les néo-latines, sous une forme largement simplifiée. Mon apprentissage du grec ancien, aussi bref soit-il, m'a d'ailleurs fortement aidé dans mon étude du russe, notamment lorsqu'il a fallu assimiler l'alphabet cyrillique, qui possède de nombreux points communs avec l'alphabet grec.

Se faire un nom grâce au latin, c'est possible !

L'apprentissage des langues mortes a donc encore de beaux jours devant lui. Qui serait assez fou pour dire qu'il est inutile d'être cultivé, de connaître son passé, de savoir d'où nous venons, nous et notre langue ? Qui serait assez fou pour refuser, au nom de l'efficacité faite sainte, de prendre du recul et s'autoriser à penser autrement ? Qui ? Qui est ce fou ? Qui est-il ?

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